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Méthodologie · 2026

Passer du bilan carbone à une trajectoire de réduction crédible

Par l'equipe RMA Carbone by Kabaun

Un bilan carbone ne dit pas où l'entreprise va. Année de référence, objectif absolu ou d'intensité, voie PME du SBTi, plan d'actions chiffré, et pourquoi la compensation ne remplace jamais la réduction.

Le bilan est fait. La question suivante arrive un an après

Une entreprise agroalimentaire de Sfax a fait son premier bilan carbone l'an dernier, sous la pression d'un client français. Le document a été livré, présenté en comité de direction, et rangé. Cette année, le même client revient avec une nouvelle question : quelle est votre trajectoire de réduction, et sur quelle base l'avez-vous fixée. Le bilan seul ne répond pas à cette question. Il faut une trajectoire, c'est-à-dire une année de référence stable, des cibles datées, et un plan qui explique comment on compte les atteindre.

Beaucoup d'entreprises tunisiennes exportatrices en sont à ce stade précis : elles ont mesuré, elles doivent maintenant s'engager. Cet article détaille les choix méthodologiques qui rendent une trajectoire crédible, plutôt qu'une promesse en l'air.

L'année de référence et ses règles de recalcul

Une trajectoire se mesure par rapport à un point de départ, appelé année de référence. Ce choix engage l'entreprise pour plusieurs années : une année de référence exceptionnellement basse ou haute (arrêt de production, nouvelle ligne, année Covid) fausse toute comparaison ultérieure.

Le GHG Protocol impose, avec l'année de référence, une politique de recalcul écrite : si le périmètre de l'entreprise change de façon significative (acquisition, cession, changement de méthode de calcul, correction d'erreur), les données de l'année de référence doivent être recalculées pour rester comparables aux années suivantes. Sans cette règle écrite à l'avance, une baisse d'émissions peut n'être qu'un effet de périmètre, invendable devant un client qui compare deux bilans.

Objectif absolu ou objectif d'intensité

Deux familles d'objectifs existent, et elles ne se répondent pas à la même question.

Type d'objectif Ce qu'il mesure Quand le préférer
Objectif absolu Une baisse du tonnage total de CO2e émis, indépendamment du niveau d'activité Quand l'activité est stable ou que l'entreprise veut un signal simple et non discutable pour ses clients
Objectif d'intensité Une baisse des émissions rapportées à une unité d'activité (par tonne produite, par chiffre d'affaires, par pièce) Quand l'entreprise est en forte croissance et veut piloter l'efficacité sans être pénalisée par le volume

L'intensité a un défaut qu'il faut assumer : une entreprise peut réduire son intensité carbone tout en augmentant ses émissions absolues, si sa croissance dépasse ses gains d'efficacité. Un client qui exige un objectif absolu ne se satisfera pas d'un objectif d'intensité seul, même ambitieux. Beaucoup d'entreprises publient les deux, l'un pour piloter en interne, l'autre pour répondre aux exigences externes.

Ce qu'exige une cible validée par le SBTi

Le Science Based Targets initiative (SBTi) est l'organisme de référence qui valide qu'une trajectoire d'entreprise est compatible avec les scénarios climatiques scientifiques, en particulier la limite de réchauffement à 1,5°C fixée par l'accord de Paris. Une validation SBTi rassure un client européen bien mieux qu'un objectif fixé en interne.

Le SBTi propose une voie simplifiée pour les PME (SME route), qui allège nettement le processus. Elle est ouverte aux entreprises dont les émissions combinées des scopes 1 et 2 sont inférieures à 10 000 tonnes de CO2e par an, hors secteurs exclus (institutions financières, pétrole et gaz). Le niveau d'ambition est prédéfini : une réduction absolue des émissions des scopes 1 et 2 d'ici 2030, par rapport à une année de référence récente, alignée sur une trajectoire 1,5°C. Sur le scope 3, la voie PME impose seulement de mesurer et gérer les émissions, sans obligation de cible chiffrée, sauf si l'entreprise vise une cible zéro émission nette, qui exige alors des réductions de scope 3 également.

Cette voie a des limites explicites : elle ne convient pas aux entreprises qui dépassent le seuil de 10 000 tonnes de scope 1 et 2, ni à celles relevant de secteurs exclus, ni à celles qui doivent utiliser des critères sectoriels spécifiques. Elle simplifie surtout la démarche en évitant l'outil de calcul de trajectoire du SBTi et l'approche sectorielle de décarbonation, ce qui la rend accessible sans expertise interne poussée.

Construire un plan d'actions chiffré

Un objectif sans plan n'est qu'une déclaration d'intention. Le plan d'actions traduit la trajectoire en gestes concrets, chacun documenté par quatre éléments.

  • Le gisement : combien de tonnes de CO2e cette action peut réduire, estimées à partir de vos propres données de consommation, pas d'un chiffre générique trouvé en ligne.
  • L'investissement : le coût de mise en œuvre, qu'il s'agisse d'un équipement, d'un changement de procédé ou d'un contrat fournisseur différent.
  • Les tonnes évitées par an, une fois l'action en place, sur une durée de vie réaliste de l'équipement ou du contrat.
  • Le coût de la tonne évitée, obtenu en rapportant l'investissement aux tonnes évitées sur la durée de vie de l'action. Ce chiffre permet de classer les actions entre elles et de prioriser les moins coûteuses au tonnage évité, avant de passer aux actions plus onéreuses.

Un plan qui ne contient que des intentions qualitatives, sans ce chiffrage, ne convainc ni un client, ni un auditeur, ni la direction financière de l'entreprise elle-même au moment d'arbitrer un budget.

Classer les actions par coût de la tonne évitée, du moins cher au plus cher, donne une feuille de route lisible pour les trois à cinq prochaines années, et permet de montrer à un client, sur une seule page, que la trajectoire annoncée repose sur des gestes identifiés et non sur une intention générale.

Réduire n'est pas compenser

La réduction diminue les émissions réellement produites par l'entreprise. La compensation consiste à financer, ailleurs, un projet qui évite ou séquestre des émissions équivalentes, sans changer le niveau d'émission réel de l'entreprise. Les deux ne se substituent pas l'une à l'autre dans une trajectoire crédible : le SBTi n'accepte la compensation carbone que comme complément, jamais comme substitut aux réductions absolues exigées par une cible validée.

Le droit européen restreint désormais fortement ce que les entreprises peuvent affirmer sur ce terrain. La directive (UE) 2024/825 du 28 février 2024, qui donne aux consommateurs les moyens d'agir en faveur de la transition verte, interdit les allégations de neutralité environnementale ou climatique fondées sur la seule compensation d'émissions, en les inscrivant dans la liste des pratiques commerciales réputées déloyales en toutes circonstances. Elle doit être transposée par les États membres avant le 27 mars 2026 et s'appliquer à partir du 27 septembre 2026.

Pour une entreprise tunisienne qui vend en Europe, la conséquence pratique est directe : un discours commercial fondé sur la « neutralité carbone » obtenue par achat de crédits carbone, sans réduction réelle des émissions, devient un risque de communication trompeuse aux yeux du droit européen, même si l'entreprise elle-même n'est pas directement soumise à la directive. Un client européen qui reprend une telle allégation dans sa propre communication s'expose, lui, directement au texte.

Ce qu'il faut retenir

Une trajectoire crédible commence par une année de référence stable et une règle de recalcul écrite, se poursuit par un choix assumé entre objectif absolu et objectif d'intensité, et se valide, si l'ambition le justifie, par la voie PME du SBTi : seuil de 10 000 tonnes de scope 1-2, réduction absolue visée pour 2030, scope 3 mesuré et géré sans cible chiffrée obligatoire. Le plan d'actions qui porte cette trajectoire doit être chiffré, gisement par gisement, jusqu'au coût de la tonne évitée. Et la compensation carbone, utile en complément, ne remplace jamais la réduction, un principe que le droit européen inscrit désormais dans la loi plutôt que dans la seule bonne pratique.

Pour situer votre bilan actuel avant de construire une trajectoire, faites notre diagnostic gratuit. Si votre scope 3 reste à structurer avant de fixer des cibles, notre article scope 3, par où commencer pose la méthode. Pour construire votre trajectoire et votre plan d'actions, échangez avec un consultant RMA.

Sources

  • GHG Protocol, A Corporate Accounting and Reporting Standard, chapitre sur l'année de référence et la politique de recalcul.
  • Science Based Targets initiative, Small and Medium-sized Enterprises (SMEs) FAQs, SBTi Services, version 6.2, juillet 2026 (seuil d'éligibilité, ambition 2030, traitement du scope 3).
  • Directive (UE) 2024/825 du 28 février 2024 modifiant les directives 2005/29/CE et 2011/83/UE : transposition au 27 mars 2026, application au 27 septembre 2026, interdiction des allégations de neutralité fondées sur la seule compensation. À ne pas confondre avec la proposition distincte de directive sur les allégations environnementales.

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